Mami Wata: Un Esprit des Eaux Africain

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Cérémonies de la Pierre Sacrée à Glidji, Togo, c. 2000. Photo par Pierre Amrouche.

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C’est la nuit en Afrique, au Togo, à l’heure où l’océan pénètre les lagunes – aux bouches du roi, ou sur la grève d’Aného – un agneau blanc sort des vagues et titube sur le sable, suivi peu après d’un chien qui s’ébroue et trottine vers la dune, aux aguets. Prends garde, ne bouge pas, reste figé derrière un arbre, ce sont les émissaires de Densou, l’homme aux deux visages, le mari jaloux de la sirène Mami Wata. Si tu manges l’agneau, si le chien flaire ta présence, si Densou te voit : tu es mort ; ou castré dans le meilleur des cas ! Si tu as la chance de passer inaperçu, alors peut être verras-tu Mami Wata émerger des flots dans toute la splendeur de sa beauté ineffable : son teint clair sous sa chevelure limoneuse, ses seins lourds gorgés de lait marin…


C’est ainsi que parfois sur les côtes d’Afrique de l’ouest, on raconte la légende de la sirène mystérieuse qui hante de nuit les rivages océaniques et lagunaires, au Togo, au Ghana et au Bénin principalement. Symbole de pureté et de résurrection par la blancheur de son corps, et de féminité par son opulente poitrine, son corps hybride, mi-femme mi-poisson, ne lui permet pas d’engendrer. C’est pourquoi les hommes et les garçons ne doivent pas l’approcher sous peine d’être frappés de stérilité. Différentes versions du mythe se rencontrent selon les lieux et les rites, et différentes explications de l’origine de cette croyance coexistent dans toute l’Afrique.


Pour certains Mami Wata, la mère des eaux en anglais, est une Ophélie africaine, la réincarnation d’une femme peulh entraînée dans les eaux par la sirène et qui revient hanter les berges. Pour d’autres elle fait partie du vaste panthéon vaudou et représente une déesse mère, protectrice des femmes habitées par un esprit des eaux auquel elles rendent un culte. Mami Wata est alors un esprit positif joyeux qui aime rire et boire des liquides sucrés et parfumés, et se parer le corps de colliers de perles. Les adeptes ont le corps peint en blanc au kaolin et portent des coiffures sophistiquées piquées d’ornements précieux ou de coquillages ; quand l’esprit de l’eau les visite – on dit ‘les chevauche’ –, elles tombent en transe et affectent des attitudes précieuses surprenantes. Régulièrement elles se rendent en procession au bord de la mer ou des lagunes pour faire des offrandes à la déesse : des parfums, du talc, des fruits et des fleurs. L’appartenance à ce rite leurs impose de nombreux interdits, vestimentaires, alimentaires et sexuels – plusieurs jours de la semaine sont réservés à la déesse au cours desquels le port de vêtements blancs est obligatoire.


Au Congo et au Zaïre Mami Wata représentait par tradition une divinité tutélaire protectrice de la famille. L’évolution de la société congolaise a transformé cette image respectable, faisant de la sirène une sorte de prostituée ou de femme aux mœurs libres pratiquant une forme inavouée de polyandrie. Dans notre époque marquée par l’expansion du sida, elle représente une femme dangereuse pour les hommes, une redoutable séductrice apportant la maladie et la mort. D’autres versions sont moins négatives, Mami Wata serait une femme moderne qui travaille et prend son destin en main ; c’est l’image de la femme libérée, admirée et crainte à la fois. La représentation de la sirène en femme fatale est un thème fréquent dans la peinture populaire au Congo où ses attributs évoluent en fonction des modes : aujourd’hui toute Mami Wata qui se respecte a un téléphone cellulaire et une montre de luxe.


Les ethnologues ont différents points de vue quant à la genèse du mythe de Mami Wata. Certains y voient une origine européenne fondée sur la présence fréquente de figures de proues en forme de sirène sur les vaisseaux négriers le long des côtes d’Afrique dès le 15ème siècle. Le mythe serait donc un produit colonial, l’aspect blanc du corps de Mami Wata venant conforter cette hypothèse : elle serait une « dame blanche ». Cette explication réductrice fait peu de cas de l’imagination prolifique des Africains qui n’ont pas besoin de produits étrangers pour alimenter leur imaginaire fertile. Toutefois un syncrétisme stylistique est certain comme nous le verrons plus loin.


Une autre origine paraît, elle, certaine, fondée sur la présence en nombre sur les côtes d’Afrique, du Sénégal à l’Angola, de vastes colonies de lamantins. Ce grand mammifère de l’ordre des siréniens, aurait depuis toujours frappé les esprits par son aspect humanoïde. Toutes sortes de légendes sont issues de sa présence, et celle de Mami Wata en est la plus élaborée. L’animal a de quoi frapper les esprits avec son cri étrange et sa morphologie imposante, en particulier la poitrine de la femelle identique à des seins de femme, la couleur claire de la peau, et les nageoires, tous ces éléments contribuant à assoir la légende de la sirène.


Iconographiquement Mami Wata apparaît sous divers aspects : comme le cimier d’un masque, principalement en Côte d’Ivoire et au Nigeria, modelée en terre cuite ou crue au Togo, ou peinte sur bois ou sur toile au Congo et au Zaïre. Si les représentations congolaises de Mami Wata paraissent proches d’une imagerie européenne, ce qui est cohérent avec les supports et les techniques utilisés, tous issus de l’époque coloniale et de ses écoles d’art, en revanche les représentations en terre cuite togolaises et béninoises s’inscrivent, elles, dans la lignée d’une tradition locale ancienne de poterie rituelle du vaudou.


D’autres figurations, comme celles des masques, sont quant à elles le fruit d’un syncrétisme stylistique inspiré de l’Asie via l’Europe. La Mami Wata est alors directement inspirée du portrait d’une charmeuse de serpents indienne qui s’est produite dans les cirques européens à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle. Des photos de cette artiste, du nom de Maladamatjaute, sont connues et ont circulé sous forme d’affiches ou de chromos véhiculés en Afrique par des colporteurs, surtout dans les pays anglophones où les produits manufacturés indiens étaient courants. Ces affiches et ces photographies sont devenues dans l’imaginaire africain des instantanés de la sirène surprise au bord de l’eau. De cette iconographie provient aussi le surprenant costume d’écuyère dont sont affublées les représentations de Mami Wata ; de sirène elle devient charmeuse de serpents, rejoignant ainsi le culte vaudou où le python Dan est considéré comme un avatar de l’être suprême et de ce fait entouré d’un grand respect.


Quelle que soit l’origine exacte de Mami Wata, ou plutôt les origines, puisque nous pouvons lui en trouver plusieurs issues de trois continents, l’Afrique, l’Europe et l’Asie, la vénération qui l’entoure est indissociable de l’importance accordée à l’eau comme élément vital et comme synonyme de pureté. Eau des fleuves et des lagunes chargées de limons fertiles, eau de l’océan riche de son iode et de ses poissons, eau des moussons enfin, attendues chaque année avec impatience voire anxiété, porteuse de régénérescence et de résurrection. Toutes ces qualités sont liées ou attribuables à la sirène Mami Wata.


Ce texte a initialement paru dans le numéro 12 de la revue Area (été 2006).

Pierre Amrouche, franco-algérien, est né en 1948 dans une famille berbère de Kabylie engagée dans la culture kabyle. Poète, essayiste, photographe, il est aussi spécialiste des Arts Premiers, expert en vente publique, et a rédigé les catalogues des collections d'art africain les plus importantes de ces trente dernières années. Ses principaux ouvrages de poésie sont parus aux Editions Présence Africaine : Des jours de plus en moins (préface de Paulin Joachim, 2004), Fraternité océanique (préface de Paulin Joachim, 2007), Chants de Lomé (préface de Jean-Noel Schifano, 2012), Treize charmes d'Afrique (2012).
Amrouche a participé à Vive l’indépendance de l’eau, un projet hors-les-murs de la 13e Biennale de Sharjah organisé par Kader Attia à Dakar en janvier 2017.