La plus étonnante merveille de ses abîmes est leur insondable cruauté

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Vue de Jason deCaires Taylor, Le radeau de Lampedusa, 2015, Le Musée Atlantique, un musée sous l'eau proches de la côtes sud de Lanzarote, Îles Canaries. Photo par Jason deCaires Taylor.

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Le désordre des eaux est le plus grand désordre (…) L’eau de la mer est le plus informe de l’informe. Elle est à tout instant en mouvement d’un mouvement insensé : sans fin ni origine.[2]

L'essentiel est de ne pas échouer à rendre cohérent et à soutenir jusqu'au bout les efforts de notre vie.[3]



Les juristes ont fait de l’eau un bien commun. Le droit réel, qui régit les choses (à la différence du droit personnel, qui régit les personnes), établit une différence entre ce qui peut être approprié et ce qui est inappropriable : les res communes soit l’air, la mer ou l’eau courante. Le droit romain déjà faisait des fleuves et de leurs rives un bien public. L’eau en effet – la mer, l’océan[4] – est inhabitée et inhabitable. On ne peut y construire de murs ou y édifier des bâtiments. Seules quelques plates formes, constructions marines fixes ou flottantes, servent de bases à l’exploitation de gisements pétroliers. En revanche, l’eau peut être navigable, traversable, qu’il s’agisse des lacs ou des rivières, des mers ou des océans. L’eau est l’espace de la mobilité, et, donc, de la migration. L’eau est la voie du commerce et des échanges, de la « libre » circulation des personnes et des biens. Aujourd’hui, elle est d’abord le lieu de l’urgence humanitaire.

No man’s land de toutes les dérives et de tous les naufrages 

Répondant pour un journal japonais à des questions sur les boat people du Viêtnam et du Cambodge, Michel Foucault affirmait en 1979 : « Le problème des réfugiés est un présage de la grande migration du XXIe siècle »[5] Quarante mille Viêtnamiens dérivaient alors sur de frêles embarcations et quarante mille Cambodgiens venaient d’être refoulés de Thaïlande. Trois facteurs étaient pour lui déterminants. Il voyait les génocides et les persécutions ethniques réapparaître à l’avenir, les déplacements de population se produire en raison de la situation postcoloniale, les pays développés renvoyer les émigrés. « Tous ces problèmes entraînent, disait-il, celui des migrations de populations, impliquant des centaines de milliers et des millions de personnes. Et les migrations de population deviennent nécessairement douloureuses et tragiques, et ne peuvent que s’accompagner de morts et de meurtres. Je crains que ce qui se passe au Viêtnam ne soit pas seulement une séquelle du passé, mais que cela constitue un présage de l’avenir. » Cette prophétie s’est effectivement réalisée, et le phénomène a été rendu plus visible par l’accueil que les pays développés ont réservé aux migrants venus des pays plus déshérités de la planète.


Les naufrages sont légion. Ils sont aussi politiques. Des embarcations chavirent régulièrement sur le lac Albert que se partagent l’Ouganda et la République démocratique du Congo (RDC) : d’une part elles sont généralement surchargées, d’autre part des vents violents les malmènent. En mars 2014, le naufrage d'un bateau ramenant des réfugiés congolais d'Ouganda en RDC y avait fait 210 morts et disparus. Plus au nord, début novembre 2016, 239 personnes ont péri au large de la Libye, portant à 4 220 le nombre de morts depuis le début de l’année. « Un nouveau drame s’est joué mercredi 2 novembre, à 25 milles au large des côtes libyennes. Dans la nuit de mercredi à jeudi, vingt-neuf migrants secourus après leur naufrage ont été accueillis sur l’île de Lampedusa. Très vite, leurs récits ont confirmé les craintes des secouristes : deux embarcations pleines à craquer ont sombré. A leur bord, il y avait environ 300 personnes. »[6] Le « passage » organisé par les « passeurs » est souvent forcé. Actuellement, ce commerce maritime est tragiquement florissant. Début juin 2016, près de 1500 personnes périssaient en une semaine en Méditerranée. L’Italie proposa des hot spots flottants pour trier les migrants en pleine mer[7]. Quant aux boat people vietnamiens, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés estima que 200 000 voire 250 000 d'entre eux étaient morts en mer de Chine victimes de noyades mais aussi des garde-côtes ou des pirates.[8] Dimensions cosmiques du ciel, de l’eau, de la vie.


Face à la « grande migration du XXIe siècle », le regard s’est aujourd’hui, du moins en Europe, complètement inversé. Si les exilés des années soixante-dix étaient regardés comme des victimes, les demandeurs d’asile sont aujourd’hui perçus comme des profiteurs. Déjà, Platon faisait du métèque un « oiseau migrateur qui revient à la belle saison à Athènes, un peu menaçant, car attiré par les gains »[9]. En effet, le rapport du citoyen au métoikos n’est pas celui du métoikos au citoyen car il est dissymétrique. Bien que ces métèques rendent des services économiques à la cité, on considère qu’ils poursuivent leur intérêt privé sans défendre Athènes lorsqu’il le faudrait même quand ils combattent pour elle [10]. Ils participent à la vie sociale mais, ne pouvant voter, les métèques sont des acteurs politiques incomplets.[11] Comme le souligne Saber Mansouri,[12] « ils n’ont jamais été confrontés à nos soucis et à nos concepts contemporains : intolérance, racisme, xénophobie, peur de l’étranger, persécution etc. ». Nous ne pouvons donc projeter sur l’antiquité des catégories qui nous sont désormais familières : le grand refus des autres[13] n’est pas inévitable. Les reconduites à la frontière des « sans papiers », spectaculaires et publicisées, en font des boucs émissaires. Le droit d’asile s’est rétréci comme une peau de chagrin. C’est vrai surtout des pays européens dotés d’accès à la mer comme la Grèce ou l’Italie.


Dans la longue et périlleuse traversée des espaces maritimes, de l’élément commun, la géographie que les migrants ont en tête correspond rarement et toujours incomplètement aux cartographies maritimes et terrestres. Lorsqu’on demande à des migrants de tracer leur itinéraire en indiquant leurs moyens de transport, c’est tout l’imaginaire qui se déploie, avec toutes les erreurs et les déformations que leur ignorance engendre. Ces jeunes gens savent-ils où ils vont ? Ils ne parviennent pas à situer les lieux sur une carte. La distance, pour eux, c’est le temps, en heures, en jours, en semaines voire en mois. Quand, par chance, ils parviennent sains et saufs à Lampedusa[14], c’est en vue d’un ailleurs. L’écart est toujours plus grand qu’on ne le croit entre l’imaginaire de ceux qui partent pour un voyage sans retour et la réalité qu’en perçoivent ceux qui observent leurs déplacements. Opposition de l’espace lisse des navigateurs et de l’espace strié des observateurs.


Il ne revient pas au même, tant subjectivement qu’objectivement, d’avoir changé de pays en fuyant le sien propre sur une embarcation de fortune sans être certain d’arriver vivant, d’avoir élu domicile ailleurs dans une expatriation largement soutenue par son entreprise ou d’avoir été recruté comme main d’œuvre bon marché pour des employeurs lointains et étrangers. Tous ces migrants ne traversent pas la mer lors de dangereux périples. Les migrations n’ont ni les mêmes formes ni les mêmes causes ni les mêmes effets. On voit en elles, cependant, des mouvements violents (Aristote) qui éloignent du « lieu naturel ». Le repos (l’immobilité) d’une chose dans son lieu naturel représentait pour le philosophe la situation normale et le retour au lieu naturel un mouvement naturel. On a tendance à penser – politiquement – la migration à l’intérieur de ces catégories, comme un « déracinement ». Comment penser philosophiquement le phénomène ? Qu’est-ce que changer de continent ? Que nous apprennent, outre le courage et la détermination, les boat people d’hier et d’aujourd’hui quand ils parviennent à s’établir loin de chez eux ?

Migration, fait social total et impropriétés

Le lieu – lui-même mouvant ou flottant – issu des périples maritimes est un « entre-mondes ». En témoigne ce nationalisme spécifique et déterritorialisé nommé long distance nationalism.[15] Une nationalité mobile « portable » selon l’expression de Benedict Anderson, « qui s’annonce sous le signe de l’identité, est en accroissement rapide avec les individus en mouvement ».[16] La migration reconfigure la façon dont les migrants conçoivent leur relation à l’Etat et à la nation hors leur territoire car « le migrant vit simultanément dans deux espaces sociaux : celui du pays d’origine et celui du pays d’installation. L’objectif n’est pas de créer un État nation, mais de reconstruire le pays d’origine ».[17] Le migrant recrée alors son homeland. C’est l’inverse du nationalisme de diaspora qu’Ernest Gellner[18] invente pour désigner la situation spécifique des personnes en situation de minorité religieuse ou linguistique telles que les Juifs d’Europe centrale et qui débouche sur des revendications territoriales. Les frontières invisibles des « communautés », issues de la migration mais non produites par elle, doublent sans les recouper les frontières visibles des « territoires ».


La migration est un fait social total.[19] Claude Lévi-Strauss en a bien perçu les enjeux et les caractères. Pour lui, un fait social total est tridimensionnel. « Il doit faire coïncider la dimension proprement sociologique avec ses multiples fait synchroniques ; la dimension historique ou diachronique ; et enfin la dimension physio-psychologique. »[20] Dans cette perspective, la migration, à la fois « chose » et « représentation », articule diverses modalités du social : juridique, économique, esthétique, religieux etc. Elle engage différents moments d’une histoire individuelle : naissance, enfance, adolescence, éducation, mariage etc. Enfin, elle est susceptible de plusieurs formes d’expression : physiologiques comme les réflexes, les affections, les ralentissements, les accélérations ou symboliques comme les représentations, qu’elles soient conscientes ou inconscientes.


Le sens d’une institution n’est atteint qu’à la condition que son incidence subjective soit saisie. A chacun sa classe sociale, son histoire individuelle, ses modes d’expression.


Il n’est pas rare alors que la musique (comme la cuisine) accompagne les migrations comme un art de la mémoire et du lien qui permet de rester attaché au pays et à la culture d’origine. Combien sont les Dominicains qui, à New York notamment, écoutent sans discontinuer bachata et autres merengue ? De façon plus générale, la musique participe pleinement à la migration et relève du « nationalisme transnational » décrit par Riva Kastoryano. Elle constitue un étai. Elle est au fond l’équivalent non d’une terre mais d’un sol – flottant – car la musique ressemble, par sa capacité d’enveloppement, à la langue maternelle qui, dit-on, n’a pas nécessairement besoin de mots pour être comprise. Incarnation de la nostalgie et du « mal du pays », elle concourt à maintenir la continuité du moi. « La plupart des gens ont conscience d’une culture, d’un environnement, d’un pays, observe Edward Said ; les exilés en connaissent au moins deux, et cette pluralité les rend conscients qu’il existe des dimensions simultanées. Une telle conscience est — pour employer une expression musicale — contrapuntique. »[21]


Dans la grande majorité des cas, il n’y a pas de « retour au pays natal ». Se créent ainsi des espaces transitionnels dans lesquels s’effectuent les reconstitutions du soi. Ovide, l’auteur des Métamorphoses, lui-même condamné à l’exil au point qu’il en perdit l’appétit et devint d’une extrême maigreur, en a très bien parlé dans les Tristes. La migration a – aussi – ses pathologies, ses maux physiques et psychiques. La rupture d’avec la vie passée engendre une perte relative de maîtrise qui peut profondément affecter l’individu. Car les enveloppes multiples – sociales et familiales, symboliques et physiques, etc. – qui contenaient le moi ont disparu. Il faut les reconstituer ou les reconstruire, le plus rapidement possible, souvent dans une grande solitude. Le risque est celui de l’effondrement et du ghetto. Sur le plan personnel, migration veut dire séparation d’abord, adaptation ensuite, intégration enfin. Stuart Hall écrit ainsi : « En réfléchissant à ma propre idée de l’identité, je me suis rendu compte qu’elle a toujours reposé sur le fait d’être un migrant, qu’elle a toujours reposé sur ce qui me rendait différent de vous ».[22]


De fil en aiguille, en réfléchissant aux questions adressées par les autochtones aux migrants – du type : « pourquoi êtes-vous venus ? » ou « quand rentrez-vous chez vous ? » - l’auteur donne une explication qui se révèle profondément taboue. Il attribue en effet une cause si singulière à sa propre migration qu’elle en paraît totalement universelle. Ses déclarations ne peuvent manquer de surprendre : « En vérité, je suis ici (en Angleterre) parce que ma famille n’y est pas. Je suis venu ici pour échapper à ma mère, voilà la vraie raison. »[23] Sa traversée de l’océan Atlantique est une grande séparation : elle défait aussi de soi ou d’un soi. Il n’est plus possible, en étant en quelque sorte coupé de soi et en ne pouvant « posséder » une identité unifiée, de s’engager politiquement à 200%. D’où le repli sur « l’ethnicité ». L’adhérence – à une identité fictionnelle supposée – apparaît donc comme une condition de possibilité de l’adhésion – à une action politique. Les liens de parenté ou d’origine font en effet la contestation ou le désaccord (on peut encore se parler) quand la guerre a lieu avec des étrangers ou des familles étrangères. On dira aujourd’hui que le différend est intra-« communautaire » quand la guerre est extra-« communautaire ». La migration inquiète la citoyenneté : elle la déterritorialise, l’exporte et peut en abandonner une pour en exercer une autre, assortie de droits politiques différents. Dans le cadre d’un Etat-national comme la France, les migrants sont de ce fait perçus comme une mise en péril du territoire et, par là, de la souveraineté.


Au fond, ce qui est critiqué si ce n’est reproché aux migrants, surtout aux plus pauvres et aux plus fragiles d’entre eux, c’est leur impropriété. L’étymologie fait dériver le verbe « appropriare » (approprier) de « ad proprius », « proprius » signifiant « ce qui appartient en propre, ce qu’on ne partage pas » et s’opposant à « communis ». En raison de leur racine latine commune proprĭus, les substantifs modernes property et propriété partagent la même origine dans la racine indo-européenne per- qui se trouve à la source des adjectifs latins proprius et privus (« particulier, propre »). La racine indo-européenne per- signifiait « premier », « avant le reste », « seul ». Les migrants ne sont pas les premiers, ils sont - sur tous les plans - les derniers. Ils sont en effet toujours étrangers (vus comme sans patrie) et souvent considérés comme vagabonds (regardés comme sans travail).

Mobilité, métamorphose et philosophie marine

« L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre. L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écroule. »[24] Dans une métapolitique héraclitéenne de l’eau (mers et océans), l’eau représente l’élément même de la pensée. Pourquoi Edward Said a-t-il autant aimé Joseph Conrad ?... La décolonisation des savoirs relève de la migration, du passage, de la traversée. Tout espace traversé au cours d’une migration est, si l’on s’exprime de façon métaphorique, un espace flottant et, si l’on s’exprime de façon conceptuelle, un entre-mondes. L’In Between propre à la migration fait sauter en éclats l’ensemble des dispositions acquises pour penser et agir dans un environnement déterminé qui, une fois perdu, produit une perte de repères qui occasionne elle-même des flottements. Les décontextualisations, recontextualisations, reconfigurations et décentrements intellectuels ouvrent la voie à de multiples déterritorialisations. Elles abandonnent les connaissances usées. Aborder la décolonisation des savoirs  à partir du paradigme de la migration est une manière de combattre l’empire de la propriété et la religion du « propre ». Loin de considérer les idées selon des « lieux de naissance » souvent hégémoniquement conçus, il faut les envisager du point de vue des circulations et des échanges. Que sont-elles hors du « pays natal » et de la « langue maternelle » ? De quels usages font-elles l’objet ? Comment aborder les entre-mondes que déplacements, dépassements et effacement de frontières produisent?


Terre et mer. La plupart des penseurs ont cherché à toucher le roc ou à gagner la terre ferme (voyage-arbre). Ils ont cherché à éradiquer l’incertitude, pourtant inhérente à toute activité intellectuelle. L’eau est pourtant l’image par excellence de la mobilité et de la limpidité. Liquéfier c’est filtrer, clarifier, éclaircir. Liquide signifie à la fois fluide et coulant, clair et limpide. L’eau, la mer ou l’océan en particulier, permet de concevoir l’espace même de la pensée (voyage-rhizome). Ce n’est pas un hasard que les Grecs aient fait d’Ulysse l’incarnation de la mètis, l’intelligence rusée indispensable à toute navigation. Migration et déplacement sont constitutifs des processus intellectuels, par transferts d'un champ du savoir à l'autre, par traduction d’un langage ou d’une langue à l’autre, par émigration d’intellectuels et d’artistes d’un pays voire d’un continent à l’autre. Comment prendre la mesure de toutes les migrations qui s’effectuent structurellement et conjoncturellement avec les idées et dans les idées ; des liens entre les cheminements géographiques des penseurs et les déplacements et transformations des concepts et des théories qu'ils formulent ; des tensions entre l'universel toujours historiquement constitué et les géographies dans lesquels il s’élabore?


Si les changements de lieu de vie affectent les êtres humains, comment pourrait-il en être autrement de leurs idées? D'un lieu l'autre, ce ne sont pas seulement les conditions matérielles et immatérielles qui changent, mais aussi les espaces mêmes de la pensée et les aires de leur déploiement. La traversée des mers et des océans, le séjour sur l’eau désoriente et transforme, creuse l’incertitude. Les repères familiers ont disparu ; il est facile de se sentir perdu dans l’uniformité de l’élément ou englouti par l’immensité. Ne faut-il pas, pour penser, être coupé de soi, ne pas avoir de lieu propre ni de propriété ? Sans migration, pas de pensée possible ; sans indigence, pas de philosophie. Platon s’est servi d’un mythe pour révéler la « pauvreté » structurelle de la recherche. Dans le Banquet, Platon fait d’Eros un démon qui mendie et erre comme sa mère, tout en ayant l’intelligence rusée de son père, « sans domicile, sans autre lit que la terre », mais persévérant, habile, désireux de savoir, « philosophant sans cesse, enchanteur, magicien, sophiste » : à mi-chemin entre abondance et pauvreté, ni ici ni là, ni d’ici ni de là. Bon à tout et propre à rien. Pour cela, il faut renoncer à la maîtrise et aux faux-semblants. Il faut aussi préférer le lisse au strié.


« Impénétrable et sans cœur, la mer n’a rien livré d’elle-même à ceux qui ont brigué ses précaires faveurs. Différente en cela de la terre, elle ne peut être subjuguée au prix d’aucune patience et d’aucun effort. »[25] Les openfields cadastrés sont l’image d’un espace balisé, codifié, compartimenté, territorialisé, d’un « espace strié » ou d’un tissu (entrecroisement de fils avec envers et endroit ). A l’inverse, l’océan est la figure de l’ « espace lisse » de l’errance et de l’ouverture, du feutre (enchevêtrement de fibres sans envers ni endroit) : les routes s’y tracent au lieu d’y être tracées car s’il existe bien des repères, les tempêtes et autres courants ne ménagent pas les navigateurs. Sédentarité vs nomadisme, forme vs force. Que ces deux types d’espace se mélangent ne veut pas dire qu’ils ne soient pas distincts. L’espace lisse est haptique; c’est un espace (directionnel) intensif d’affects et d’évènements.[26] Le voyage philosophique et, plus largement, intellectuel, est-il un « voyage-arbre » ou un « voyage-rhizome »? « Travail » de l’espace strié ou « action libre » de l’espace lisse ? La pensée trace un espace mental. Lequel ? Le modèle maritime du lisse et du strié intéresse à la condition de « ne jamais croire qu’un espace lisse suffit à nous sauver ».[27]


La pensée a à apprendre des navigateurs, des naufragés, des réfugiés d’hier et d’aujourd’hui ; de l’aventure et du risque. Elle a à apprendre des tourbillons, des courants, des tempêtes, des remous, des marées ; de l’incertitude et de l’instabilité. Bachelard a raconté que sa première lecture des Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, récit de voyages et de naufrages, l’avait ennuyé à tel point qu’il n’avait pu l’achever. Il n’avait pas compris Edgar Poe. Reprenant des années plus tard l’ouvrage à la lumière des analyses qu’en donne Marie Bonaparte, il place le drame où il est : « aux confins de l’inconscient et du conscient ». Il comprend alors que « cette aventure qui, en apparence, court sur deux océans, est en réalité une aventure de l’inconscient, une aventure qui se meut dans la nuit d’une âme. »[28] La coutume de mettre les morts ou les enfants à la mer en est pour lui la preuve la plus criante. La rationalisation de la pensée laisse de côté l’essentiel. « Aucune utilité, écrit Bachelard,[29] ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots. Pour affronter la navigation, il faut des intérêts puissants. Or les véritables intérêts puissants sont les intérêts chimériques. Ce sont les intérêts qu’on rêve, ce ne sont pas ceux qu’on calcule. Ce sont les intérêts fabuleux. Le héros de la mer est un héros de la mort. Le premier matelot est le premier homme vivant qui fut aussi courageux qu’un mort. »


[1] Titre extrait de Joseph Conrad, Le Miroir de la mer

[2] Marc Le Bot, « Les eaux troubles » in Corps Ecrit n°16, L’eau, PUF, 1985, p.65-70

[3] Joseph Conrad, Le Duel, trad. Marie Picard, Sillage, 2010, p.86

[4] Les océans et mers occupent un volume estimé à 1 340 millions de km3 soit 97,4 % des réserves d'eau sur la terre.

[5] Michel Foucault, « Le problème des réfugiés est un présage de la grande migration du XXIe siècle », Dits et Écrits II, 1976-1988, Paris Gallimard, 2001, p.798-800. Le statut de réfugié a été juridiquement défini le 29 juillet 1951 par la convention de Genève : « le terme de réfugié s'applique à toute personne…qui…craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

[6] Jérôme Gautheret, « La multiplication des naufrages en Méditerranée met Rome sous pression ».
http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2016/11/03/migrants-au-moins-110-morts-et-disparus-dans-un-nouveau-naufrage_5024897_1654200.html.

[7] Maria Malagardis, « Naufrages en Méditerranée : l’Europe ne pense qu’à se protéger davantage » http://www.liberation.fr/planete/2016/06/03/naufrages-en-mediterranee-l-europe-ne-pense-qu-a-se-proteger-davantage_1457146.

[8] En 1979 Bernard Kouchner lance, avec d’autres, l’opération Un bateau pour le Vietnam et affrète un cargo l’Ile de lumière. C’est cette mission humanitaire qui donnera naissance à l’association Médecins du monde.

[9] Platon, Lois, XII, 952d-953e.

[10] Lorsque Périclès, en 431, envahit la Mégaride, trois mille métèques composent son armée. Formée par la loi du 9 mars 1831, au moment de la conquête de l’Algérie, la Légion étrangère a été créée pour permettre l’incorporation d’étrangers dans l’armée française, sans toutefois pouvoir servir sur le territoire métropolitain.

[11] C’est le cas des membres de la Légion étrangère en France.

[12] Saber Mansouri, Athènes vue par ses métèques (Ve-IVe siècle avant JC), Tallandier, 2011.

[13] Le 24 octobre 2016, les habitants de Gorino (Emilie-Romagne) ont barré la route conduisant au village, empêchant ainsi l’arrivé d’une douzaine de réfugiées qui, avec leurs enfants, ont dû rebrousser chemin.

[14] En décembre 2013, le maire de Lampedusa, Guisi Nicolini, a comparé le centre de rétention de l’île à un « camp de concentration ».

[15] Benedict Anderson, « Long Distance Nationalism », dans The Spectre of Comparisons. Nationalism, Southeast Asia and the World, Verso, 1998, p. 58-74. Voir aussi Riva Kastoryano, « Vers un nationalisme transnational, Redéfinir la nation, le nationalisme et le territoire », Revue française de science politique n°4, 2006, vol. 56, Presses de Sciences Po, p.533-553. http://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2006-4-page-533.htm.

[16] Benedict Anderson, « Mapping the Nation », dans Gopal Balakrishnan (ed.), Mapping the Nation, Londres, Verso, 1998, p. 1-16.

[17] Nina Glick Schiller, Georges Eugene Fouron, Georges Woke Up Laughing. Long Distance Nationalism and the Search for Home, Durham NC, Duke University Press, 2001, chap. 2.

[18] Ernest Gellner, Nations et nationalismes (Basil Blackwell, Oxford, 1983), Payot, 1989, trad. Bénédicte Pineau.

[19] Marcel Mauss, « Essai sur le don » in Sociologie et anthropologie, PUF, 1950.

[20] Ibidem, Introduction, p. XXV.

[21] Edward Said, « Réflexions sur l’exil », in Réflexions sur l’exil et autres essais, 2001, trad. Charlotte Woillez, Paris, Actes Sud, 2008 p. 256.

[22] Stuart Hall, « Les moi assiégés » in Identités et cultures 2, Politique des différences, Amsterdam, 2013, p.19. Texte publié sous le titre « Minimal selves » in Lisa Appignanesi, dir., Identity : The Real Me, London, Institute of Contemporary Arts, 1987, p. 44-46.

[23] Ibidem, p.20.

[24] Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, José Corti, 1942, p.17.

[25] Joseph Conrad, Le miroir de la mer, Folio, Gallimard, 2008, p. 262.

[26] Voir Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Minuit, 1980, « Le lisse et le strié » p. 592-625.

[27] Deleuze et Guattari, ouvrage cité, p. 625.

[28] Gaston Bachelard, Ibidem, p.75.

[29] Gaston Bachelard, Ibidem, p.92.


Seloua Luste Boulbina est philosophe, ancienne directrice de programme au Collège International de philosophie à Paris, chercheuse (HDR) à l’Université Diderot Paris 7. Théoricienne de la décolonisation, elle s’intéresse aux questions coloniales et postcoloniales, dans leurs dimensions politiques, intellectuelles et artistiques. Elle est l’auteure de L’Afrique et ses fantômes, Écrire l’après (Présence Africaine, 2015), après Les Arabes peuvent-ils parler ? (Blackjack 2011, Payot Poche 2014), Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie (Sens Public, 2008) et Grands Travaux à Paris (La Dispute, 2007). Elle a dirigé de nombreux ouvrages, notamment : Dix penseurs africains par eux-mêmes (Chihab, 2016), Décoloniser les savoirs (La Découverte, 2012), Révolutions arabes : rêves, révoltes, révolutions (Lignes, 2011) ou Réflexions sur la postcolonie (PUF, 2007). Elle a travaillé sur et avec des artistes et collaboré à de nombreux catalogues d’exposition.